L'interview de…
François Joubert-Caillet
 

« Cette immersion nécessaire à l'interprétation musicale »
 


photo : Cyrille Guir / Arsenal
 

Comment avez-vous fait connaissance avec la viole de gambe ? 
François Joubert-Caillet : « Je me suis mis à la viole de gambe tardivement et un peu par hasard, ayant commencé la musique par d'autres instruments (ndlr : flûte à bec, piano, guitare, contrebasse). Ma mère – qui s'était mise à la viole de gambe en amateur après en être tombée amoureuse en voyant le film Tous les matins du monde – écoutait le disque de Demachy interprété par Jordi Savall. J'avais 18 ans. Cela m'a fait un effet incroyable, j'en avais la chair de poule. Ma mère m'a alors demandé pourquoi je n'en jouerais pas. Je n'avais jamais imaginé une telle chose. Je jouais de la contrebasse, j'imaginais devenir contrebassiste et jouer dans un orchestre. Je me suis dit après tout… pourquoi pas ! J'ai pris quelques cours, les choses venaient rapidement. Progressivement, je commençais à me lasser de la contrebasse et la viole de gambe a pris de plus en plus de place dans ma vie… »
 
Y a-t-il eu un élément déclencheur pour que la viole de gambe devienne « l'instrument de votre vie » ? 
F. J.-C. : « La vraie révolution vis-à-vis de la viole de gambe s'est produite quand j'ai quitté le Conservatoire de Paris pour partir étudier la contrebasse à la Schola Cantorum Basiliensis de Bâle. Là, j'ai rencontré le professeur de viole de gambe Paolo Pandolfo. Il m'a beaucoup impressionné. Sa personnalité, sa virtuosité, la beauté de son jeu, le jeu de ses élèves… Jusque-là, je pensais que seuls les supers solistes étaient capables de jouer de la viole de gambe de la sorte, que c'était un instrument terriblement difficile que seule une poignée d' « élus » pouvait vraiment bien jouer. J'avais 21 ans. Pendant un an, j'ai complètement délaissé la contrebasse pour travailler d'arrache-pied la viole de gambe. Un an plus tard, j'étais pris dans la classe de viole, l'année suivante j'arrêtais la contrebasse. Quelques années après, j'obtenais mon diplôme au même titre que les autres. »
 
Comment est né L'Achéron ?  
F. J.-C. : « Après mes études, j'ai commencé à jouer ici et là, au sein de différentes formations. J'ai eu la chance de commencer à jouer rapidement dans de très bons ensembles. Mais paradoxalement, je ressentais une certaine frustration. Je me suis rendu compte qu'il y avait des choses que j'avais envie de réaliser, mais que je n'avais pas l'occasion de concrétiser au sein de ces ensembles dans lesquels je n'étais qu'invité. L'Achéron est né ainsi, en 2009, d'un profond désir de développer ce qui m'intéressait, ainsi que ma propre vision de la musique. J'ai commencé par concevoir un programme autour de l'improvisation – discipline que j'avais également étudiée à Bâle. Puis très vite, j'ai voulu développer tout un travail autour du consort de violes de gambe1. Cela se faisait alors très peu sur le continent, contrairement à l'Angleterre qui s'y intéressait déjà beaucoup. J'ai eu la chance de tout de suite me retrouver bien entouré. Nous avons commencé à travailler et très vite, nous avons réussi à développer des choses intéressantes et à les partager avec le public, en veillant toujours à nous mettre le plus possible dans la peau des compositeurs et luthiers de l'époque, de créer cette immersion nécessaire à l'interprétation musicale. »
 
Quel a été l'accueil du public ? 
F. J.-C. : « Très rapidement le public a accroché, malgré un répertoire qui souffre pourtant de nombreux a priori, notamment de celui d'être ennuyeux. Notre premier disque, composé de danses élisabéthaines d'Anthony Holborne (ndlr : The Fruit of Love, 2014, Ricercar), a été très bien reçu par le public et la critique. Notre deuxième disque (ndlr : Ludi Musici de Samuel Scheidt, 2015, Ricercar) a créé la surprise en recevant un Diapason d'or… »
 
Comment se mettre dans la peau du compositeur lorsque l'on interprète ses pièces ?  
F. J.-C. : « En essayant de ne pas faire les choses à moitié. Lorsque l'on joue une oeuvre quelle qu'elle soit, il faut vraiment se donner les moyens de lui redonner les couleurs qu'elle a pu avoir à l'époque, tenter d'imaginer ce que le compositeur a vraiment pu penser quand il a composé la musique, se mettre à sa place – et donc s'intéresser également à son contexte historique. Cela implique aussi une certaine exigence autour du choix des instruments eux-mêmes. Pour jouer ce répertoire de consort, il nous fallait des violes de gambe typiquement anglaises, d'où un rapport particulier à la lutherie également. Quel que soit le répertoire, cette immersion est essentielle à mes yeux. C'est également cette notion qui m'anime pour mener à bien le projet d'enregistrement de l'intégrale des Pièces de viole de Marin Marais commencé il y a deux ans pour le label Ricercar. L'intégrale de Marin Marais constitue une oeuvre monumentale représentant quelques 600 pièces et une vingtaine de disques. C'est un travail de longue haleine qui se compte en années et qui m'oblige particulièrement à me mettre à sa place. »
 
Dans quel contexte les pièces pour viole de Marin Marais ont-elles vu le jour ? 
F. J.-C. : « À l'époque de Marin Marais, la viole de gambe était jouée à la Cour, mais également dans l'intimité de la Chambre du roi Louis XIV. La musique et la danse – qu'il adorait d'ailleurs pratiquer dans sa jeunesse – rythmaient toutes ses journées. Violons, voix, hautbois… il entendait de la musique tout le temps. Les concerts très privés que donnait Marin Marais étaient quant à eux le soir, dans les appartements du Roi. Il faut imaginer cette musique composée pour ce cadre très intimiste, jouée face à Louis XIV avec peut-être Madame de Maintenon à ses côtés, Marin Marais à quelques mètres, mais aussi Robert de Visée au théorbe, peut-être François Couperin au clavecin, un certain Monsieur de Félix à la viole de gambe, et tout autour une assemblée très réduite. »
 
Ce cadre particulier a-t-il influencé votre propre rapport au public ? 
F. J.-C. : « Aujourd'hui, on joue pour des centaines de personnes mais effectivement j'essaie de recréer ce rapport intime avec chaque personne du public. Cela implique une certaine gymnastique pour moi mais je pense – j'espère ! – que le public apprécie de se retrouver plongé dans cette atmosphère, de s'immiscer dans l'intimité du Roi… »
 
Justement pouvez-vous nous parler des Pièces favorites, titre éponyme du disque paru en février dernier et du programme qui sera donné en octobre prochain à l'Arsenal ? 
F. J.-C. : « Avec le label Ricercar nous avons beaucoup réfléchi à comment présenter les choses. D'habitude, on fait un disque puis on le propose au public, qui adhère ou pas. Là, c'est totalement différent… Il était important d'amorcer ce projet, d'introduire le discours musical de Marin Marais et ce projet. Un premier disque d'anthologie, de « pièces favorites » est paru en février 2016, en préambule au Premier Livre qui sortira au printemps 2017. Il comporte à la fois des « tubes » révélés au grand public par le film Tous les matins du monde tels que Le Badinage, L'Arabesque, La Rêveuse, et des pièces moins connues telles qu'une Allemande, une Sarabande ou une Gigue. La musique de Marin Marais offre à entendre deux catégories de pièces : des Suites de danses – telles que Gavotte, Courante, etc. – et des pièces dites « de caractère », pièces aux titres souvent énigmatiques à l'image justement du Badinage ou de La Rêveuse… La plupart du temps ces pièces sont construites en couplet-refrain, appelée à l'époque « forme rondeau » et reprise aujourd'hui par les musiques actuelles. Cela rend cette musique appréciable par tous les publics. Le concert « Pièces favorites » est parfait pour offrir au public messin un éventail de la musique de Marin Marais. J'espère que la suite de la résidence à l'Arsenal donnera à ce même public l'occasion de venir écouter l'intégralité de ses pièces ! »
 
Pour cette première saison de résidence, vous offrirez par ailleurs un tout autre aperçu de votre travail au public avec L'Orgue du Sultan en mai 2016. 
F. J.-C. : « Au printemps prochain, nous partirons aux antipodes de l'univers de la viole de gambe de Marin Marais avec L'Orgue du Sultan, projet transversal au titre énigmatique construit sur une rencontre Orient/Occident. Ce projet, qui me tient particulièrement à coeur et que je souhaitais partager avec le public de l'Arsenal pour cette première saison, fait référence à un voyage réalisé par le facteur d'orgues Thomas Dallam en 1599, alors qu'il était envoyé de Londres à Constantinople par Elisabeth Ire, reine d'Angleterre, pour offrir un orgue au Sultan Mehmet III. Thomas Dallam, à qui il est évidemment arrivé un certain nombre d'aventures pendant son périple, a eu l'excellente idée de tenir un carnet de bord, aussi intéressant qu'amusant à lire. L'Orgue du Sultan, c'est la rencontre de cet anglais avec l'Orient, une mise en scène avec L'Achéron dans le rôle de l'Angleterre, l'Ensemble Sultan Veled représentant la musique ottomane et Amel Brahim-Djelloul, chanteuse franco-algérienne symbolisant la rencontre des deux mondes. »
 
Comment s'est passée la rencontre entre ces deux mondes ? 
F. J.-C. : « Lorsque les deux ensembles se sont rencontrés pour la première fois pour ce projet en 2015 dans le cadre d'une résidence de création à la Fondation Royaumont2, nous avons tous été très surpris par le nombre incroyable de points de convergence entre ces deux univers. Nous n'avions aucun doute sur le fait qu'il y allait avoir des points communs entre nous, mais c'était particulièrement bluffant ! Après quelques jours passés à travailler ensemble, nous ne savions plus si nous jouions de la musique anglaise ou de la musique ottomane tellement les timbres et les musiques se mariaient, c'était vraiment impressionnant. Les musiciens de l'Ensemble Sultan Veled comparaient, amusés, mon son ou mes ornements à la viole à celles d'un joueur de rebab du début du XXe siècle, alors que je n'avais jamais fait de musique ottomane ! »
 
Ces convergences ont-elles été le point de départ d'une réflexion plus globale ? 
F. J.-C. : « Évidemment ! On a tendance à penser – des deux côtés d'ailleurs – que « nos » musiques suivent des voies séparées, tant dans leur construction que dans leur évolution. En 1599, malgré une distance géographique et a priori culturelle, les musiques turque et anglaise étaient déjà profondément liées. Grande période de voyages en tous genres, permettant la circulation de musiciens, mais aussi de connaissances et de pratiques, le Moyen Âge y est forcément pour beaucoup. Aujourd'hui, en 2016, cela fait réfléchir sur la notion d'identité culturelle de chaque pays, sur les a priori, sur ce que l'on croit être turc, ce que l'on croit être anglais - et bien sûr par extension ce que l'on croit être français, allemand, européen, oriental, moyen-oriental... Cela prouve également que ces mélanges créent une sorte de troisième identité. »
 
Propos recueillis à l'Arsenal en juin 2016 
 
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1 Le consort de violes de gambe est un ensemble de violes regroupant toute la famille des violes de gambe, un consort étant par définition, un ensemble composé par des instruments d'une même famille. Il peut réunir de 3 à 7 violes de tailles différentes.
2 L'Orgue du Sultan est en coproduction avec la Fondation Royaumont, le Festival Musical de Namur, le Festival Toulouse-les-Orgues et l'Arsenal – Metz.

 

François Joubert-Caillet et L'Achéron sont en résidence à l'Arsenal - Metz.
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