L'interview de... 
Jordi Savall
 

« Un oeil plus juste sur le monde »
 



On parle souvent, à propos des oeuvres de Bach, de « sommet », ou encore de « monument de la musique ». Au-delà de ces poncifs, que représente pour vous L'Offrande musicale de Bach ? En quoi résident sa particularité et son génie ?
 
Jordi Savall : « L'Offrande musicale est l'un des chefs-d'oeuvre les plus importants de toute l'histoire de la musique. C'est aussi et surtout la première partie d'un groupe de pièces que Bach a composé dans les dernières années de sa vie et que je considère comme son testament musical. Il est mort en 1750, L'Offrande musicale a été composée en 1747, en 1748 il a fini la Messe en Si et en 1749 il achevait L'Art de la fugue. J'y vois une volonté de laisser un témoignage de toute la grandeur et toute la richesse de son art. Il a consacré la fin de sa vie à ses trois oeuvres les plus importantes, cela n'est pas un hasard. Il était conscient qu'il ne lui restait pas beaucoup de temps. »
 
Votre répertoire embrasse une variété et une richesse de traditions musicales différentes. Qu'est-ce qui vous pousse à chercher de nouveaux horizons, à raconter de nouvelles histoires et à faire revivre celles qui ont été oubliées ?
 
J. S. : « Cela m'apparaît comme quelque chose de naturel. La musique est justement l'art de redonner vie à des choses d'autres époques. Elle n'existe que lorsqu'elle est chantée et jouée. Pour pouvoir écouter les chefs-d'oeuvre du passé, il est primordial de les étudier, de les interpréter afin d'en apprécier réellement toute la beauté et toute l'émotion. Il est possible que le fait d'être espagnol et d'avoir évolué dans un pays où les cultures arabe et juive sont très importantes ait eu une influence sur moi. Mais j'ai toujours été intéressé par la notion de découverte. Découvertes d'instruments, de sonorités, de couleurs… puis je me suis intéressé au dialogue interculturel. La découverte d'autres cultures et d'autres traditions apporte toujours de merveilleuses connaissances. »
 
En 2008, vous avez été nommé « Artiste pour la paix » par l'Unesco. Cette recherche d'interculturalité et de dialogue est clairement au coeur de votre travail musical. Constitue-t-elle l'essence de votre démarche ?
 
J. S. : « L'essence de ma démarche, c'est de porter un peu d'émotions et d'harmonie dans un monde de plus en plus inégal et de plus en plus violent. Il faudrait que la musique serve à mieux comprendre notre monde contemporain, qu'elle nous permette d'avoir un oeil plus juste sur le monde dans lequel nous évoluons.
 Je pense que nous avons besoin de la musique pour trouver la paix et faire en sorte que les jeunes se développent avec une autre sensibilité et avec une vision du monde en accord avec le respect des autres, avec une envie de dialogue. La musique a un rôle très important à jouer. Aujourd'hui on n'utilise malheureusement pas assez son pouvoir pour l'éducation et pour rassembler des communautés qui pensent différemment. Il ne pourra jamais y avoir de réconciliation – dans n'importe quel conflit – s'il n'y a pas de reconnaissance des violences faites aussi bien d'un côté que de l'autre. C'est le problème des Balkans, c'est le problème d'Israël et de la Palestine, c'est le problème de pays comme l'Afghanistan et l'Irak. S'il n'y a pas de réconciliation, il n'y a pas de paix. J'essaie de mettre ensemble des musiciens dont les pays ont eu des conflits. Serbes et Bosniaques, Arméniens et Turcs, Israéliens et Palestiniens... Ce qui m'intéresse, c'est de montrer qu'avec la musique on peut dialoguer, même si l'on est très différents, même si nos croyances sont tout à fait opposées. La musique nous permet de nous apprivoiser malgré les différences. »
 
Vous avez joué plusieurs fois à l'Arsenal au cours des dernières années et le public messin vous apprécie énormément. Auriez-vous un souvenir particulier de l'Arsenal à partager avec nos spectateurs ?
 
J. S. : « J'ai beaucoup de souvenirs de l'Arsenal, je me souviens notamment de l'enregistrement des Fugues de Bach avec l'orchestre dans cette magnifique Grande Salle, mais aussi du projet Jérusalem, qui sonnait tellement bien avec les chofars et les trompettes dans le péristyle. C'est une salle qui permet une utilisation magnifique de l'espace. »
 
Si vous n'aviez pas été musicien, à quoi auriez-vous pu consacrer votre vie ?
 
J. S. : « Si je n'avais pas été musicien, je pense que j'aurai été un explorateur parti à la recherche de civilisations inconnues et qui essaierait de porter à ces lieux oubliés un peu de paix. »
 
C'est justement ce que vous faites au travers de votre musique.
 
J. S. : « Tout à fait. »


Propos recueillis en juin 2015
 
L'Offrande musicale de Bach
à l'Arsenal 
le 8 octobre 2015
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