Entretien avec...
Maguy Marin 
 

« Être discordant demande du courage »
 


« Au départ, il y a le rythme. J'ai commencé à construire la pièce très tard alors que ça faisait plusieurs semaines qu'on travaillait sur le rythme, ça m'a permis de travailler sans projection. Travailler sur le rythme c'est un travail de dentelle, et le fait d'être dans une telle complexité évite de projeter des images ou des intentions. Le ressenti arrive ensuite. Si je réfléchis il y a toujours des questions mathématiques à la base de mon travail, ça commence par-là, par des questions de durée, de temps. Ça ne commence que par-là, en fait. Le vivant se reconstitue à partir de quelque chose d'abstrait, qui n'a rien de naturel. Tout mon travail est sous-tendu par des choses complexes, j'ai besoin de m'appuyer sur un maillage invisible – que je rends invisible – mais précis, qui sous-tend tout le rapport entre les éléments du spectacle, les corps... et sur lequel je peux construire. La liberté vient après. Mais d'abord c'est un long travail de répétition, on refait encore et encore. À force de faire, le corps se fond dans le mouvement… C'est comme avec des chaussures neuves, elles se font au pied petit à petit, et au bout d'un moment elles sont vraiment à toi. 
 

 

« je suis assez fascinée de voir comment des masses se forment, comment des solitudes se forment »


Le travail de rythme - taper dans les mains, les percussions, les subtilités du jeu d'un batteur – tout ça, c'est du plaisir pour moi. Le rythme, c'est aussi ce qu'on voit tout le temps dans la rue, comment une vie est aussi scandée par des événements très rapides à certains moments, ou plus lents à d'autres... Comment le rythme de chacun s'articule avec celui des autres. Le rythme des générations... Ça devient une question très politique pour moi, qui n'apparaît pas forcément dans le spectacle. Aussi, je suis assez fascinée de voir comment des masses se forment, comment des solitudes se forment, et le mystère de ce flux. Dans mon travail je lutte plutôt pour la concordance de ces flux, en même temps la discordance entretient une contradiction qui nourrit le collectif. nocturnes était une pièce lente, mais la lenteur aujourd'hui impatiente tout le monde. Dans Salves, Umwelt, Description d'un combat ou Turba, tout le monde était dans la même pulsation. La différence ici est que les interprètes sont parfois en net décalage entre eux ou par rapport à la musique, ou par rapport à ce que le public attend ; ils sont à contretemps du plaisir du public, de ce plaisir que le public éprouve à « être avec » les interprètes. Quand le public est décalé par rapport aux danseurs, c'est vécu comme une forme de violence. Car le réflexe, c'est toujours de se mettre au diapason des autres : être discordant demande du courage... La tendance est de dire « je vais avec », il y a une résistance à dire « je ne vais pas avec » ; le public a envie « d'aller avec ». Les danseurs sont très décalés par rapport aux rythmes musicaux du spectacle, en même temps les gens qui dansent en boîte sont aussi décalés à leur façon, ils sont ensembles mais chacun danse seul. La danse peut être une forme d'oubli de soi, le corps est pris dans un inconscient, dans une folie, il prend le pouvoir. La grande différence avec Salves et les dernières pièces, c'est que dans BiT il y a une continuité. Salves est morcelé par des noirs, ce sont des moments pris sur le vif. Ici, c'est comme une seule chose, qui se tord mais ne s'interrompt jamais. C'est Charlie Aubry (musicien et sound designer) qui a composé la musique pour le spectacle, elle a des éclats incroyables, avec des matières sonores qui combinent nappes et rythmes. L'écriture de la musique se fait parallèlement à l'écriture chorégraphique, mais je travaille sans musique préexistante, je travaille uniquement au métronome. Parfois pendant les répétitions je demande à Charlie d'envoyer de la musique qui n'a pas de rapport avec ce qui se passe au plateau, ou parfois oui. La musique et le plateau sont comme des choses qui s'ignorent et se rejoignent à certains moments. »

— Maguy Marin*
 

BIT à retrouver
le 22 avril 2016 à 20h
à l'Arsenal



* Entretien réalisé à quelques jours de la création de BiT. Propos recueillis par Bénédicte Namont et Stéphane Boitel au Théâtre Garonne à Toulouse en août 2014.
 

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