L'interview de... 
Zad Moultaka


« Je me nourris du monde »


© Jean-Baptiste Millot


 
Artiste, peintre, compositeur et grand amateur de poésie, Zad Moultaka est un homme de son temps, marqué par les années de violence au Liban et son exil à Paris. Face à cette fragmentation du temps et de l'espace, il répond par une musique empreinte de spiritualité.
Zad Moultaka fait partie de ces compositeurs singuliers qui ouvrent un champ différent dans la musique d'aujourd'hui. Tout son travail vise à rechercher une synthèse entre la tradition musicale arabe et l'écriture moderne occidentale. S'il tend vers une certaine abstraction, son langage puise dans la poésie, la recherche sonore et l'émotion.


Peut-on dire que votre travail vise une synthèse entre tradition musicale arabe et écriture moderne occidentale ?
Zad Moultaka : Il s'agirait plutôt de la recherche d'un espace cohérent. Je suis né au Liban et je l'ai quitté pour la France à l'âge de 17 ans, je porte donc en moi à la fois l'Orient et la culture européenne. Je suis composé de toutes ces traditions, de toutes ces « matières ». Mon travail de recherche consiste à trouver un espace autre, en adéquation avec ces différentes parties qui me composent.
 
Comment le public réagit-il à ce mélange ?
Z. M. : Cela dépend des attentes du public. Le public libanais pourrait ainsi trouver mon travail « pas assez oriental » et le public européen, a contrario, « pas assez occidental »…  Les gens viennent souvent avec une volonté d'écouter quelque chose de précis, mais je crois qu'il faut venir avec les oreilles libres et ouvertes.
 
Vous recherchez la spiritualité en toute chose. Pouvez-vous nous expliquer cette approche ?
Z. M. : Toutes les choses visibles sont là pour nous apprendre, pour nous donner des clefs pour accéder à des choses qui sont au-delà de notre monde visible. Même le corps, la peau, et nos sens - que cela soit la vue, le toucher ou l'ouïe - sont là pour nous amener ailleurs, au-delà des apparences. À chacun, après, de voir à travers cette expérience du corps, de la perception de son propre monde qu'il y a peut-être quelque chose d'autre à chercher. Je reste convaincu que toute démarche artistique doit essayer - par le biais de la création - de nous faire accéder à quelque chose de cette nature-là, sinon je ne vois pas l'intérêt.
 
Vous expérimentez beaucoup dans des domaines très distincts depuis une dizaine d'années : musique de choeur, musique d'ensemble, musique de chambre, musique vocale soliste, opéra, électroacoustique, musique de film... Pourquoi cette envie d'explorer tous ces genres ?
Z. M. : Cette diversification est pour moi aussi fondamentale que le fait d'expérimenter le toucher, l'odorat, le visuel ou le sonore. Il faut être ouvert au monde à travers ce qui nous est donné avec le corps et toutes ses possibilités pour comprendre. Pour les mêmes raisons, j'emprunte différents chemins, je questionne différents matériaux. C'est comme si j'expérimentais justement tous les sens.
 
Ce travail prolifique se retrouve dans votre résidence à l'Arsenal où vous allez participer à de nombreux projets assez singuliers. Comment vous préparez-vous à aborder ces créations ? 
Z. M. : Même si paradoxalement, on peut avoir l'impression que je fais le grand écart, tous les projets de cette résidence qui commence sont tous reliés entre eux. Parfois je travaille sur une idée musicale qui va me permettre de rebondir sur une idée plastique ou un autre projet. Je me laisse la liberté d'aller vers les choses, de les laisser mûrir, de laisser les projets s'imposer d'eux-mêmes. Un projet est mûr quand il a déjà trouvé sa forme, son sens de travail. Après, il est essentiel d'avoir une bonne locomotive pour mener à terme un projet. À l'Arsenal, je sens une magnifique dynamique. Je sens que je peux lancer des projets, qu'ici je vais être accompagné par des professionnels, des gens en qui je vais pouvoir avoir confiance, sur lesquels je peux me reposer ou m'appuyer pour mener ces différents projets à leurs termes.
 
Un dernier mot pour inviter les spectateurs de l'Arsenal à venir vous découvrir ?
Z. M. : Quand on décide d'assister à un concert, il faut y aller avec la plus grande liberté possible. C'est un moment de découverte, il faut l'appréhender comme cela. Y aller pour découvrir un autre espace que le sien, celui d'un compositeur, d'un plasticien. Le public doit accepter de prendre un risque : celui de vivre quelque chose d'exceptionnel.
 
Propos recueillis à l'Arsenal en juin 2016


Zad Moultaka est en résidence à l'Arsenal.
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