Zoom sur... 
Light Bird
Le Guetteur - Luc Petton & Cie

22 et 23 janvier 2016 à l'Arsenal-Metz
 



UNE EDITION IMMEMORIALE
 
« La chorégraphie pose des intervalles de temps pour que l'accueil se fasse : celui de l'oiseau par les danseurs et celui des danseurs par les oiseaux. En répétition, les grues sont curieuses comme des enfants, viennent fouiller, scruter, écouter et, par leur taille, prennent une place royale dans l'espace de jeu. Le danseur reste attentif et répond de façon à la fois précise et aléatoire. La scène devient lieu de coexistence. Cinq interprètes de générations différentes, de 19 à 58 ans, de cultures et de formations différentes, danseurs, musicien, évoluent et dialoguent avec leurs corps, leurs présences si différentes et s'adoptent en se respectant tout comme ils adoptent les grues.
Et les grues, nous adoptent-elles ? La grue reste un oiseau potentiellement dangereux. À son contact quelque chose d'archaïque et de paradoxalement métaphysique se révèle. Le préhistorique - les oiseaux ne descendent ils pas des dinosaures ? - se conjugue avec l'intemporel, le tangible avec l'intangible. On ne croise pas impunément le regard d'une grue sans que quelque chose ne vibre, quelque chose comme une émotion immémoriale. Dans le spectacle l'usage d'un voile fait référence au voile de l'illusion. Le drap, référence au drap de la nonne, devient invitation au jeu puis linceul. Il permet au danseur de laisser place, de quitter la place. Partager le plateau avec les grues crée un temps suspendu, une sorte de trêve à la réalité quotidienne.
 
On ne croise pas impunément le regard d'une grue sans que quelque chose ne vibre, quelque chose comme une émotion immémoriale.
Comme dans les créations antérieures, danser avec des oiseaux implique une disposition à l'imprévisible. Les interprètes, danseurs et musiciens, doivent développer une aptitude à l'aléatoire tout en gardant une trame. La composition se doit d'être à la fois très structurée et « entr'ouverte ». Elle trouve sa conclusion sur le plateau avec une part de création « in vivo ». 
Ce caractère « in vivo » se retrouve également dans la scénographie de Patrick Bouchain. Le sol, constitué de peaux, devient un vivant biotope sujet à froissements, mouvements et respirations. Rien de ce qui est donné à priori ne reste figé et univoque. Tout est vivant et affecte. De même, la lumière de Philippe Berthomé crée un espace dynamique qui ponctue l'action, tantôt la précédant tantôt la suivant.

 
Ce projet hors du commun n'aurait pu se faire sans la collaboration d'Éric Bureau, éminent spécialiste des oiseaux et consultant oiseaux de Jacques Perrin, ni sans Christine Morrier directrice du parc zoologique d'Amiens Métropole, scientifique impliquée depuis toujours dans l'action artistique. Avec eux, un programme de sauvegarde des espèces et de réintroduction en milieu naturel sera réalisé à l'issue du spectacle. En effet, la grue de Mandchourie, malgré le symbole d'immortalité qu'elle incarne, reste paradoxalement une espèce menacée d'extinction. Elle est aujourd'hui en danger en raison de la destruction de son biotope naturel, principalement à cause de la pollution et du développement des activités humaines. Le taux de reproduction en milieu naturel est relativement faible. Aussi, certains zoos de par le monde, dont nos partenaires des zoos d'Amiens et de Lyon, participent à la sauvegarde de cette espèce en faisant éclore sous contrôle vétérinaire des oeufs issus de parents vivants depuis quelques générations dans des zoos. Le Parc de la Tête d'Or à Lyon a fait éclore les oeufs et permis d'engager tout le processus de sociabilisation ; processus poursuivi au parc zoologique d'Amiens Métropole qui accueille dans sa collection les six oiseaux et participe à leurs soins quotidiens depuis leur arrivée de Lyon. Ce projet veut, par sa visibilité, attirer l'attention sur cet animal majestueux et participer à sa sauvegarde. Le Parc zoologique d'Amiens Métropole et le Parc de la Tête d'Or à Lyon conserveront les grues de Mandchourie à l'issue de la période d'exploitation du spectacle pour leur permettre de connaître une retraite heureuse et sereine. Elles auront alors atteint leur pleine maturité et pourront se reproduire. Les descendants de ces oiseaux seront proposés pour des programmes de réintroduction en milieu naturel.
Un parallèle très important apparaît : nature et nature humaine. Préserver nos espaces naturels c'est aussi préserver nos espaces culturels, nos territoires de l'imaginaire. La psyché de l'homme s'est construite de pair avec son environnement dont elle est l'écho. Elle vit en union indissociable avec le corps et avec le corps du monde. Si l'environnement naturel s'appauvrit, c'est notre monde culturel qui s'appauvrira. Dès lors ne pourrait-on parler d'une écologie de l'âme ? »

— Luc Petton, chorégraphe


Grâce et élégance


« La question qui s'est posée à nous chorégraphes dès le départ a été celle du partage avec l'autre, un « autre » d'une espèce différente de la nôtre. Quelle possibilité de communication, de jeu avec lui ? Quel espace créer pour que la relation puisse exister, sans toutefois lui céder toute la place ? Comme le dit la philosophe Vinciane Despret « chez les animaux, c'est avec le corps qu'on accueille ». Qui donc mieux que le danseur pour être ce vecteur de relation. Il y a 400 ans, en Mandchourie, la None Fang Chi Nian étendait ses draps à sécher au soleil. Tous les jours une grue venait se poser sur un de ces draps, le dérangeait, l'accommodait à sa guise. La femme la chassait. Un jour, au lieu de l'épouvanter, elle lui fit une place. Elle posa un drap au sol pour la grue à chaque fois qu'elle tendait les autres. Elle l'invitait à venir, et la grue venait. Un jour un serpent d'eau eu l'impudence de vouloir attaquer Fang Chi Nian : la grue usa alors de toute sa dextérité pour tuer le serpent, inspirant ainsi le style de Tai chi de « la grue blanche ». Cette légende est le symbole d'une relation séculaire établie entre les grues et les hommes dans les pays d'Extrême-Orient (Corée, Chine, Japon, etc.). Les traditionnelles « danses des grues » de la région de Busan (Corée du Sud) en attestent. Les hommes « empruntaient » aux grues cette grâce et élégance qui les fascinait. Une connivence de vie en proximité rarement bousculée par la chasse de l'un ou de l'autre. Les habitudes des grues dérangeaient peu les hommes et ceux-ci ne les considéraient pas comme des proies potentielles. De nombreuses légendes et mythes découlent de cette rencontre paisible que reflète l'art (danses, estampes) traditionnel de ces régions lointaines. Une raison peut-être pour faire de ces oiseaux non seulement un symbole d'immortalité mais également de sagesse et de paix. Encore aujourd'hui, au Japon, le pliage en « origami » de milles petites grues vient exprimer le désir de vie sans guerre ni violences. Et tout débuta peut-être par ce geste d'accueil et ce drap posé en attente… »

— Marilén Iglesias-Breuker, chorégraphe
 
Cette part de risque et de création spontanée représente un défi pour les interprètes mais rend chaque représentation unique !


Une part d'imprévu
 

« Les grues se sont révélées beaucoup plus réceptives à la musique que les autres espèces, avec une écoute très fine, sensible aux variations les plus subtiles. Une caractéristique que j'ai intégrée dans la composition et que nous avons décidé d'exploiter sur scène où j'interviens en direct sur le plateau, au milieu des danseurs et des oiseaux. Il y a une part d'imprévu avec des passages improvisés pour réagir aux évolutions parfois aléatoires des grues, les accompagner et même influer sur leur comportement par la musique. La composition se doit donc d'être ouverte et adaptable, pour pouvoir combiner à chaque fois dans un ordre différent des rythmes alternativement lents et rapides. Cette part de risque et de création spontanée représente un défi pour les interprètes mais rend chaque représentation unique ! J'ai travaillé et improvisé avec le chef d'orchestre Won Il pour pouvoir intégrer quelques éléments de musique coréenne traditionnelle comme matériaux sonores. Il ne s'agit en aucun cas d'un pastiche mais plutôt de s'inspirer des principes de jeu, avec beaucoup d'expressions différentes, des changements de hauteur, des glissements…L'idée était de créer une atmosphère apaisante et méditative, très zen, tout en jouant sur les polyrythmies avec des changements de rythmes très rapides pour créer une temporalité particulière, un espace-temps différent qui nous emmène vers un ailleurs… »

— Xavier Rosselle, compositeur
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